Le pôle industriel du Grand Tanger, adossé au port Tanger Med et à l’une des chaînes d’approvisionnement les plus performantes du continent, fait face à une contradiction stratégique : une demande de plus de 6 000 postes qualifiés non pourvus, malgré des niveaux d’intégration professionnelle parmi les plus élevés du Maroc. Cette tension met en lumière une problématique structurelle qui pourrait freiner l’essor logistique et industriel du pays.


Une montée en puissance industrielle plus rapide que la capacité de formation

Les données publiées par l’ANAPEC lors d’un forum organisé à Ksar Majaz montrent une réalité paradoxale :

  • 8 557 jeunes intégrés en 2024,
  • 7 464 supplémentaires sur les neuf premiers mois de 2025,
    soit l’un des meilleurs taux d’insertion au niveau national.

Pourtant, les entreprises opérant dans l’écosystème industriel du Nord, automobile, logistique, services portuaires, textile technique, ingénierie de précision peinent à combler leurs besoins. La région profite d’investissements massifs, notamment dans les zones logistiques adossées à Tanger Med, les hubs de traitement du fret, et les usines orientées export. Mais cette accélération dépasse largement la cadence actuelle du système de formation professionnelle.


Un impact direct sur la performance de la chaîne logistique marocaine

Dans la chaîne d’approvisionnement, ce déficit de compétences qualifiées se traduit concrètement par :

Une pression accrue sur les opérations portuaires et logistiques :

Le manque de profils formés en gestion d’entrepôts 4.0, maintenance industrielle, supply chain numérique, et logistique portuaire limite la capacité des opérateurs à absorber les volumes croissants de flux import/export.

Des obstacles à l’adoption des technologies avancées :

La région se positionne comme hub africain pour :

  • le traitement du fret conteneurisé
  • les solutions smart port
  • les plateformes logistiques automatisées
  • les nouveaux écosystèmes VE / mécatronique / green industries

Or, ces segments nécessitent des techniciens hautement qualifiés difficilement disponibles sur le marché local.

Une dépendance croissante aux recrutements externes :

Certains industriels doivent recourir à :

  • des recrutements extra-régionaux
  • des programmes de formation accélérée coûteux
  • ou à l’externalisation de certaines tâches

Cela réduit leur compétitivité opérationnelle et augmente les délais dans la chaîne d’approvisionnement.


Une inadéquation formation–industrie désormais critique

Les acteurs institutionnels pointent un écart majeur entre les besoins réels et les cursus disponibles. Les domaines les plus touchés incluent :

  • logistique et supply chain avancée
  • électricité industrielle et automatisation
  • maintenance robotique
  • métrologie et mécanique de précision
  • métiers de la mobilité électrique
  • énergies renouvelables appliquées à l’industrie

Le défi n’est plus seulement quantitatif, il est qualitatif : les entreprises recherchent des compétences opérationnelles immédiatement mobilisables, adaptées à des environnements industriels exigeants, digitalisés et fortement standardisés.


Une fenêtre démographique favorable mais sous-exploitée

Avec un bassin de population où 30 % des habitants sont des jeunes, l’écosystème pourrait théoriquement combler son déficit. Mais pour convertir ce potentiel en valeur économique, les intervenants préconisent :

  • une refonte rapide de l’offre de formation
  • des parcours alignés sur la demande réelle des supply chains
  • des dispositifs de formation sur mesure

La logique du “skill by design”, la formation structurée selon les besoins immédiats des entreprises devient un impératif stratégique.


Perspectives : un enjeu stratégique pour la compétitivité du Maroc

Pour maintenir la dynamique exceptionnelle du Nord et consolider la position du Maroc en tant que plateforme logistique africaine, la question des compétences devient centrale. Le déficit actuel n’est pas seulement un problème de ressources humaines : c’est une limite potentielle à la capacité du pays à absorber de nouveaux investissements industriels, à fluidifier ses flux logistiques et à renforcer sa place dans les chaînes de valeur mondiales.

La décennie à venir sera décisive. Si la région parvient à aligner formation et demande, elle pourra transformer ce paradoxe en avantage stratégique, accélérer la montée en gamme technologique du tissu industriel et consolider le rôle du Maroc comme hub logistique incontournable au sud de la Méditerranée.