Une étude publiée dans une revue européenne range Tanger Med aux côtés de Marseille et des frontières israéliennes pour parler d’« érosion démocratique ». Au-delà du vocabulaire, un rappel s’impose : la rigueur que mérite notre port, c’est nous, Marocains, qui devons l’exiger — non pour freiner sa marche, mais pour la prolonger.
Tanger Med ausculté par l’académie : la seule critique qui compte est celle qui vient de chez nous
+8,4% / an
marchandises
Banque Mondiale
depuis 2019
en dirhams
soutenus
Ce que l’étude dit — et ce qu’elle ne dit pas
Une étude vient de placer Tanger Med sous le microscope. Publiée le 26 juin 2026 dans Frontiers in Political Science sous le titre « Navigating interlaced spaces », elle est signée par trois chercheurs de l’Université de Tel-Aviv, de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de l’Université hébraïque de Jérusalem. Elle s’inscrit dans le projet NAVIGATE, financé par le programme Horizon Europe de l’Union européenne.
Son propos : montrer comment les grands corridors commerciaux — ports, frontières, zones franches — deviennent des espaces où se brouillent les frontières entre légalité formelle et arrangements informels. Pour l’illustrer, les auteurs retiennent trois cas : le port de Marseille, les passages frontaliers israéliens et le complexe de TangerMed. À propos de ce dernier, ils parlent de « gouvernance par la tolérance », d’« informalité développementale » et de « légalité négociée ».
Les mots sont forts. Ils méritent qu’on les lise de près — et qu’on les remette à leur juste place.
Commençons par l’honnêteté intellectuelle, celle-là même que les auteurs revendiquent. Cette recherche n’accuse Tanger Med d’aucun fait de corruption avéré. En outre, elle ne s’appuie sur aucune enquête de terrain : les auteurs le précisent eux-mêmes, leur travail repose exclusivement sur des sources secondaires — rapports, documents de politique publique, articles. Le terrain « constitue une phase ultérieure du projet ».
Leurs propres conclusions sont qualifiées de « préliminaires », « provisoires » et « nécessitant une validation empirique supplémentaire ». Autrement dit : il s’agit d’un cadre théorique en quête de preuves — et non de preuves en quête d’un cadre. C’est une nuance capitale.
Construire un modèle conceptuel séduisant — ici baptisé « NAVIGAT » — puis aller chercher trois terrains pour l’illustrer, ce n’est pas la même démarche que documenter des dysfonctionnements et en tirer une théorie. La première relève de la spéculation outillée. La seconde, de l’établissement des faits.
Par ailleurs, il y a le procédé comparatif lui-même. Mettre dans la même catégorie analytique un port français en stagnation, un régime frontalier façonné par soixante-quinze ans de logique sécuritaire et une plateforme marocaine qui pulvérise ses records de croissance, c’est gommer précisément ce qui les distingue. Quand un même concept prétend décrire des réalités aussi dissemblables, ce n’est pas la preuve de sa puissance : c’est souvent le signe de son élasticité.
Pendant ce temps, les chiffres parlent
Car voici l’angle mort de cette grille de lecture : Tanger Med n’est pas un port qu’on « tolère ». C’est un port que le monde entier observe parce qu’il réussit.
En 2025, le complexe a franchi la barre des 11,1 millions de conteneurs EVP traités, en hausse de 8,4 % sur un an, avec un trafic global de marchandises de 161 millions de tonnes. Selon le classement Alphaliner, Tanger Med est le 17ᵉ port à conteneurs du monde — le seul port de Méditerranée et de tout le continent africain à figurer dans le Top 30.
Surtout, son trafic a bondi de 131 % depuis 2019, soit la plus forte croissance parmi les trente premiers ports mondiaux sur la période. Multiplier son volume par 2,3 en six ans : aucun grand port de la planète n’a fait mieux.
La performance n’est pas qu’une affaire de volume. Dans l’Indice de performance des ports à conteneurs 2025 de la Banque mondiale et de S&P Global — qui mesure l’efficacité réelle des escales, données objectives à l’appui — Tanger Med se classe 6ᵉ mondial, 1ᵉʳ en Afrique et en Méditerranée, devant des géants comme Ningbo, Hong Kong et, oui, Algésiras.
Le groupe a clôturé 2025 sur un chiffre d’affaires consolidé de 13 milliards de dirhams, tandis que ses zones industrielles accueillent plus de 1 500 entreprises et soutiennent 145 000 emplois. Voilà le bilan, en vingt ans, d’un port lancé en 2003. Que des armateurs comme Maersk arbitrent désormais en faveur de Tanger Med plutôt que de ses voisins européens en dit long sur l’endroit où se trouve réellement l’excellence opérationnelle.
| Port | EVP 2025 | Rang mondial | Perf. BM 2025 | Croissance 2019–25 |
|---|---|---|---|---|
| 🇲🇦 Tanger Med | 11,1M | #17 | #6 mondial · #1 Méd. | +131% |
| 🇪🇸 Algésiras | ~5,5M | ~#33 | Top 20 | +12% |
| 🇫🇷 Le Havre | ~2,7M | ~#80 | — | stable |
| 🇫🇷 Marseille | ~1,45M | — | — | stagnation |
Il est plus confortable de qualifier d’« informelle » la réussite des autres que d’expliquer sa propre stagnation.
La critique facile venue d’ailleurs
Il y a une ironie qu’on ne peut passer sous silence. Au moment où une partie de l’académie occidentale s’emploie à théoriser les « zones grises » du port marocain, les ports européens auxquels on le compare, eux, reculent. Marseille plafonne à 1,45 million d’EVP, un trafic essentiellement stable. Les grandes places nord-européennes perdent des rangs d’année en année. Le premier port français pour les conteneurs, Le Havre, navigue autour du 80ᵉ rang mondial.
Étiqueter la performance marocaine comme une anomalie de gouvernance, c’est refuser de regarder en face une bascule géoéconomique : l’avenir portuaire se joue de moins en moins sur les rives nord de la Méditerranée. La critique qui arrive de l’extérieur, drapée dans un vocabulaire savant mais nourrie de sources de seconde main, ne coûte rien à ceux qui la formulent et n’engage qu’eux.
Elle décrit un Maroc vu de loin, à travers le prisme de catégories pensées ailleurs, pour d’autres réalités.
La seule exigence qui vaut est la nôtre
Disons-le clairement, car c’est l’essentiel : refuser la critique facile de l’extérieur ne veut pas dire refuser la critique. Bien au contraire.
Tanger Med n’est pas parfait, et aucun Marocain sérieux ne le prétend. Un port de cette dimension doit en permanence renforcer sa transparence, durcir ses contrôles, fluidifier la coordination entre douanes, opérateurs et autorités, et tenir tête aux trafics qui guettent tout grand hub mondial — de Rotterdam à Anvers, aucun n’y échappe.
Cette vigilance-là est non seulement légitime : elle est vitale. Cependant, cette exigence, c’est de l’intérieur qu’elle doit monter. Parce qu’elle est la nôtre. Parce que ce sont les Marocains qui ont bâti ce port, qui y travaillent, qui en vivent et qui en récolteront les fruits — ou en paieront les manquements.
La critique qui a de la valeur est celle qui porte un projet : exiger toujours mieux parce qu’on veut que Tanger Med reste un port d’excellence, et le devienne davantage encore. Là est toute la différence.
La critique extérieure cherche à expliquer pourquoi cela ne devrait pas marcher. La critique intérieure, elle, veut que cela marche encore mieux. La première regarde un modèle qu’elle ne comprend pas et le range dans une case. La seconde connaît chaque maillon de la chaîne et sait où serrer.
Nous, Marocains, ne voulons pas que cette évolution s’arrête. Nous voulons qu’elle continue — plus vite, plus haut, plus propre. En somme, c’est précisément pour cela que nous garderons l’exigence chez nous : non comme une arme pour ralentir Tanger Med, mais comme le moteur qui le pousse vers l’avant.
- #17 mondial · #6 efficacité
- Croissance +131% en 6 ans
- 145 000 emplois générés
- 1 500+ entreprises en ZI
- Trafics inhérents aux grands hubs
- Pression perceptions extérieures
- Besoin de transparence accrue
- Coordination douanes/opérateurs
- Bascule géoéco. Méditerranée
- Recul des ports nord-européens
- Attractivité Maersk confirmée
- Nador West Med en montée
- Étude NAVIGATE (Horizon Europe)
- Cadrage théorique préliminaire
- Sources secondaires uniquement
- Terrain à venir selon auteurs

