Le I Foro del Estrecho, organisé le 17 avril 2026 à la Chambre de Commerce du Campo de Gibraltar à Algeciras, a réuni experts institutionnels, académiques et professionnels autour d’un constat commun : le détroit de Gibraltar ne peut plus s’analyser comme une frontière, mais comme un espace logistique partagé entre Espagne, Maroc et Gibraltar. L’initiative, portée par Andalucía Bay 2030, pose les bases d’une coopération structurelle sur l’un des corridors maritimes les plus denses au monde.


Un corridor mondial sous-gouverné : le constat d’ouverture

Juan Ureta, président d’Andalucía Bay 2030, a posé le cadre dès les premières minutes. Sa formule résume l’enjeu stratégique du forum : « le monde est vaste, mais le commerce mondial passe par des endroits très étroits — et l’un des plus importants se trouve ici, dans le détroit de Gibraltar ». Il a insisté sur un glissement de statut : le détroit ne serait plus seulement important, mais désormais déterminant dans la recomposition des chaînes logistiques mondiales et des flux énergétiques.

Pour Ureta, l’originalité du forum tient à sa posture : penser le détroit depuis le détroit, et non plus depuis des capitales lointaines. Cette autonomie d’analyse est, selon lui, la condition pour que les décisions prises dans les prochaines années aient un impact au-delà du territoire.

« La vraie question n’est pas de savoir s’ils doivent coopérer, mais s’ils peuvent se permettre de ne pas le faire. »
— Amiral Santiago González Gómez, Conseiller au Ministère de la Défense, Algeciras, 17 avril 2026

Logistique & transport : le diagnostic d’un écosystème en sous-performance

La deuxième table ronde a produit les analyses les plus directement opérationnelles. Gerardo Landaluce, président de l’APBA (Autorité Portuaire de la Baie d’Algeciras), a livré un diagnostic sans détour sur le principal goulet d’étranglement du système :

« Le port d’Algeciras a tout : la cargaison, les clients, la capacité.
Ce qui manque, c’est la voie ferrée. »
— Gerardo Landaluce, Président APBA

Landaluce a réclamé l’accélération de l’autoroute ferroviaire Algeciras–Saragosse, actuellement en retard critique. Sans cette connexion, des milliers de camions restent sur la route — un surcoût logistique direct, une pression supplémentaire sur les infrastructures routières et une perte de compétitivité face aux corridors nord-européens. Rainer Uphof, de l’Association Espagnole du Transport, a appuyé la relance du réseau conventionnel comme élément intégrateur territorial.

Algeciras, Tanger Med, Gibraltar : trois ports complémentaires, pas concurrents

Landaluce et John Ghio, capitaine du port de Gibraltar, ont convergé sur un point structurant : les trois places portuaires forment un écosystème logistique cohérent, non un champ de bataille. Chacun remplit une fonction distincte dans la chaîne de valeur du détroit. John Ghio a notamment souligné que les services de bunkering à Gibraltar — activité de soutage au cœur de l’offre gibraltarienne — complètent l’offre globale du Détroit et permettent d’éviter la fuite du trafic maritime vers d’autres hubs concurrents en Méditerranée. Cette vision coopérative — si elle se traduit en coordination opérationnelle — représente un levier de compétitivité majeur face aux grands hubs méditerranéens.

Port Territoire Positionnement logistique Enjeu identifié au Forum
Algeciras (APBA) Espagne 2e port de Méditerranée (en performance logistique) · Hub transbordement conteneurs Connexion ferroviaire manquante
Tanger Med Maroc 1er port Méditerranée · Hub Afrique–Europe Leader régional — moteur de coopération
Port de Gibraltar Gibraltar Soutage · Escales · Services maritimes spécialisés Normalisation via le futur traité Gibraltar-UE

Vers un réseau multimodal du sud-ouest ibérique

Antonio García Salas, de la Plateforme Sud-Ouest Ibérique en Réseau, a formulé la proposition la plus ambitieuse du forum. Il a plaidé pour l’articulation d’un grand réseau multimodal reliant Algeciras et Sines aux corridors intérieurs européens — en intégrant le sud de la péninsule ibérique, le Portugal, le Maroc, Gibraltar et les archipels atlantiques. Cette vision dépasse la logique bilatérale : elle positionne le détroit comme nœud d’un système logistique continental.

🗺️ Feuille de route logistique — Priorités identifiées au Forum

1
Autoroute ferroviaire Algeciras–Saragosse
Priorité absolue. Désengorger le fret routier, réduire les coûts logistiques, connecter le port au réseau européen.

2
Coordination Algeciras–Tanger Med–Gibraltar
Construire un écosystème portuaire complémentaire plutôt qu’une concurrence fragmentée à faible valeur ajoutée.

3
Réseau multimodal Algeciras–Sines–corridors intérieurs
Relier le détroit aux flux continentaux européens via un hub multi-ports intégrant le Portugal, le Maroc et les archipels atlantiques.

4
Gouvernance régionale permanente du Détroit
Institutionnaliser la coopération en matière de sécurité maritime, d’environnement et d’infrastructures — au-delà des cycles politiques.

Le principe fondateur : aucun modèle de transport non rentable n’est durable

Fernando González Laxe, professeur émérite d’économie et ancien président de Puertos del Estado, a posé une contrainte analytique essentielle — lue par Carlos Fenoy, président de la Chambre. Sa thèse : aucun modèle de transport ne sera durable s’il n’est pas aussi rentable. Cette mise en garde cible directement les projets d’infrastructure mal dimensionnés ou portés par des logiques subventionnaires sans ancrage commercial. González Laxe a également rappelé qu’Algeciras occupe la 2e place méditerranéenne en performance logistique, derrière Tanger Med — deux nœuds d’un même système en concurrence et en interdépendance.

📌 Synthèse décisionnelle — Ce que le Forum change pour les opérateurs logistiques

🚂 Ferroviaire
L’absence de liaison ferroviaire Algeciras–Europe reste le principal facteur de coût pour les chargeurs utilisant le port comme hub d’entrée ibérique.
🤝 Coopération tri-territoriale
La complémentarité Algeciras–Tanger Med–Gibraltar, si elle se formalise, crée un hub régional cohérent à forte valeur pour les lignes transocéaniques.
🌍 Recomposition des chaînes globales
La reconfiguration logistique mondiale repositionne le détroit comme nœud déterminant — non plus seulement de transit, mais de création de valeur.
💶 Zone économique spéciale
La proposition d’une zone économique spéciale partagée dans le Campo de Gibraltar ouvre une piste de différenciation fiscale et réglementaire à surveiller.

Un forum annuel comme outil de gouvernance informelle

Au-delà des analyses produites, le I Foro del Estrecho marque surtout l’émergence d’un espace de dialogue structuré — porté par des acteurs privés et académiques, indépendant des agendas institutionnels nationaux. Si l’édition 2026 pose les diagnostics, les prochaines devront produire des engagements mesurables. Pour les décideurs logistiques, l’enjeu est clair : le détroit de Gibraltar dispose de tous les atouts d’un hub mondial de premier rang. Ce qui lui manque, c’est la cohérence des investissements et la volonté de coopérer à la bonne échelle.